Tchernobyl apparaît généralement dans nos têtes comme un paysage mort, plein de débris et de signes de danger. Or, un type de vie bien particulier se développe dans les parois de l'ancien réacteur 4 depuis des décennies. Il s’agit d’un champignon noir, Cladosporium sphaerospermum, qui non seulement survit aux radiations, mais semble aussi en profiter pour mieux se développer. Et désormais, certains scientifiques l’imaginent comme un bouclier naturel pour de futures bases sur la Lune ou sur Mars.
Un survivant extrême au cœur de Tchernobyl
Après l'accident nucléaire de 1986, des équipes de mycologues ont commencé à échantillonner l'intérieur du sarcophage et la zone d'exclusion. Ils y ont découvert une communauté de champignons étonnamment riche, avec plus de 200 espèces et environ 2 000 isolats, dont beaucoup sont très sombres en raison de la quantité de mélanine qu’ils accumulent. Parmi les plus fréquents figurait Cladosporium sphaerospermum, formant des taches noires sur les parois et dans les restes de graphite hautement radioactifs.
Le plus frappant était son comportement. Lors d'expériences en laboratoire et sur le terrain, certaines de ces souches se sont développées en orientant leurs filaments vers des sources de rayonnement. Au lieu de fuir le danger, ils semblaient s’en approcher. Ce phénomène est connu sous le nom de radiotropisme.
C’est là qu’entre en jeu la mélanine, le même pigment qui assombrit notre peau lorsque nous prenons un bain de soleil. Chez ces champignons, la mélanine ne les protège pas seulement des radiations. Plusieurs groupes de recherche soupçonnent que cela les aide également à transformer une partie de cette énergie en processus chimiques utiles, ce qui a été surnommé « radiosynthèse ».
Ce que la science a prouvé et ce qu'elle n'a pas prouvé
L’idée selon laquelle ils « mangent des radiations » ressemble à de la science-fiction, mais elle repose sur des données intéressantes. En 2007, une équipe dirigée par la chercheuse Ekaterina Dadachova a découvert que les champignons mélanisés, dont C. sphaerospermum, se développaient plus rapidement et présentaient une activité métabolique plus importante lorsqu'ils étaient exposés à des niveaux de rayonnement environ 500 fois supérieurs à ceux du fond naturel, toujours avec des nutriments limités.
L’étude elle-même a indiqué que les radiations modifiaient les propriétés électroniques de la mélanine et que les champignons mélanisés en bénéficiaient par rapport à ceux qui ne possédaient pas ce pigment. Pour simplifier grandement, la mélanine agirait comme une sorte d’antenne qui capte une partie de l’énergie des rayons gamma et la canalise vers des réactions chimiques internes.
Les experts restent néanmoins prudents. Parler de la radiosynthèse comme d’un « équivalent à la photosynthèse » reste, dans une large mesure, une hypothèse. Il reste à clarifier étape par étape quelles molécules sont impliquées, ce qui est exactement produit et quelle quantité d'énergie elles reçoivent réellement des radiations par rapport à celle qu'elles reçoivent des nutriments normaux.
Du réacteur à la Station spatiale internationale
L’histoire devient encore plus curieuse lorsque ce champignon quitte la Terre. En 2018, C. sphaerospermum a été placée sur des plaques à l’intérieur de la Station spatiale internationale pour voir comment elle se comportait sous le rayonnement cosmique. Après 30 jours, des capteurs situés sous une fine couche de champignon, d'environ 1,7 millimètres, ont enregistré une réduction du rayonnement d'un peu plus de deux pour cent par rapport à une zone témoin sans champignon.
C'est un petit nombre, mais important. Les modèles indiquent que des couches plus épaisses pourraient atténuer une partie importante du rayonnement à la surface de Mars, et qu’un mélange de régolithe martien, de mélanine et de biomasse fongique permettrait de créer des matériaux de construction qui « s’auto-guérissent » au fil du temps. Moins de plomb et de béton lancés depuis la Terre, plus de biologie à l'œuvre à bord.
Pour quiconque envisage de longs voyages dans l’espace, où les radiations équivaut à un risque élevé de cancer, de cataractes et d’autres dommages, le fait qu’une couche légère et vivante contribue à fournir de l’ombre est quelque chose à ne pas dédaigner.
Cela peut-il également aider ici sur Terre ?
Au niveau environnemental, les champignons radiotrophes sont étudiés comme alliés possibles dans la gestion des déchets nucléaires. Des études récentes indiquent qu'ils sont capables d'absorber et de fixer des radio-isotopes dans leurs parois cellulaires et dans la matière organique qu'ils décomposent. En théorie, cela permettrait d’éliminer une partie de cette contamination des sols ou des surfaces, à condition que la biomasse fongique soit ensuite gérée en toute sécurité.
Ce n’est pas une baguette magique qui effacera Tchernobyl ou d’autres cicatrices nucléaires. La littérature scientifique elle-même insiste sur le fait que nous sommes face à un domaine émergent, avec de nombreuses preuves de concept et peu de projets à grande échelle. Mais cela ouvre une voie différente à la combinaison classique du béton, du plomb et du stockage géologique que l’on connaît jusqu’à présent.
Et d’ailleurs, cela nous rappelle quelque chose d’inconfortable. Même si l’énergie nucléaire émet très peu de CO2 en fonctionnement, elle laisse un héritage de déchets actifs pendant des décennies, voire des siècles. Si nous avons besoin de champignons extrémistes pour gérer une partie de cet héritage, il est clair que le bilan environnemental de la radioactivité n’est pas si simple.
Nature, technologie et un avenir avec moins de plomb
À la base, l’histoire de Cladosporium sphaerospermum raconte comment la vie explore tous les recoins possibles, même ceux que nous qualifions d’inhabitables. Pour les sciences du climat et de l’espace, ce petit champignon noir ouvre la porte à des matériaux plus légers et plus durables, à la fois pour protéger les satellites et les stations et pour réduire l’empreinte des boucliers traditionnels. Pour l’écologie, elle offre des indices sur la façon dont un écosystème se recompose après un accident nucléaire.
L’essentiel aujourd’hui est de ne pas se laisser emporter par l’enthousiasme et d’aller de l’avant avec les données, ce que fait déjà la communauté scientifique.
L'étude scientifique originale décrivant comment les radiations améliorent la croissance de ces champignons mélanisés a été publiée dans la revue PLOS UN.
L'article Des scientifiques découvrent la vie à Tchernobyl qui a muté pour survivre grâce aux radiations a été publié pour la première fois sur ECOticias.com.




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