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Ils jettent des tonnes de sable dans l'océan pendant 12 ans et parviennent à créer de toutes nouvelles îles à partir de zéro.

Par Cécile Arnoud | Publié le 12.01.2026 à 20h23 | Modifié le 12.01.2026 à 20h23 | 0 commentaire
Vista aérea de varias islas artificiales construidas con arena en mar abierto, con formas circulares y una pasarela que conecta dos de ellas

L'eau est devenue trouble et pâle là où elle était autrefois d'un bleu pur. Ce changement de couleur, visible même depuis l'espace dans certaines phases de l'œuvre, résume la méthode et le message. La Chine a transformé les récifs et les hauts-fonds de la mer de Chine méridionale en surfaces récupérées à l’aide de dragues, de sable et de béton, une intervention accélérée entre fin 2013 et 2016 qui a conduit à des installations permanentes (pistes, quais, radars) dans des parties contestées de l’archipel des Spratly.

L’ampleur n’est pas dans l’anecdote technologique, mais dans le volume. Des estimations largement citées évaluent les terres créées par la Chine dans les Spratlys à environ 810 hectares dès 2015 et à près de 3 200 acres (environ 1 295 hectares) à la fin de 2016, concentrées sur sept sites qui sont passés de formations partiellement submergées à des plates-formes opérationnelles.

Du sable, des tuyaux et un calendrier militaire

La procédure est, par essence, répétitive et brutale. Les dragues à désagrégateur et suceuses extraient les sédiments du fond marin et les pompent sous forme de boue sur le récif choisi. Viennent ensuite les travaux de compactage et de blindage avec des digues et des plaques de béton pour que les vagues ne détruisent pas le nouveau niveau. Ce qui sur terre serait un projet civil, en haute mer devient une course contre l'érosion et les tempêtes. La différence est qu’ici l’objectif n’est pas seulement de « gagner des terres », mais d’acquérir une permanence sur un plateau où chaque mètre carré supporte un récit de souveraineté.

Le résultat le plus visible est l’infrastructure. Dans Fiery Cross, Subi ou Mischief, des images de suivi ont montré l'enchaînement des remplissages, des géométries rectangulaires et, enfin, l'arrivée d'installations associées à un socle. D'un point de vue stratégique, ces plates-formes fonctionnent comme des points d'appui pour la surveillance, les patrouilles et la logistique dans l'une des zones à plus forte densité de trafic maritime de la planète.

Ce qui change sur la carte et ce qui ne change pas à droite

La clé juridique est moins photogénique, mais décisive. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) fait la distinction entre les formations naturelles et les structures artificielles. Dans la zone économique exclusive, le texte attribue des compétences à l’État côtier sur les îles artificielles, mais ces constructions n’acquièrent pas à elles seules le plein statut d’île naturelle ni ne « fabriquent » automatiquement de nouveaux espaces maritimes équivalents à ceux d’une île qui émerge naturellement.

Cette idée a été renforcée sur le plan politique et diplomatique après la sentence arbitrale de 2016 dans l’affaire intentée par les Philippines. Dans sa communication publique, la Cour d'arbitrage (CPA) a conclu qu'aucune des formations Spratly en litige n'était capable de générer des « zones maritimes étendues » dans les termes allégués et a rejeté les lectures larges liées à la ligne en neuf tirets. La Chine n'a pas reconnu la procédure, mais la décision a consolidé l'argument de ceux qui soutiennent que la présence physique n'équivaut pas à un titre légal automatique.

En pratique, cet écart entre le concret et le droit alimente les tensions du quotidien. Les Philippines, le Vietnam, la Malaisie et d’autres acteurs protestent, renforcent leurs patrouilles et, dans certains cas, entreprennent leurs propres travaux pour moderniser leurs avant-postes. La mer fonctionne comme un système de frictions constantes où les infrastructures sont un fait et la légitimité un sujet de controverse.

Le coût écologique qui n’entre pas dans les plans

Au-dessous de la ligne de flottaison, l’équilibre est plus difficile à combler. La littérature analytique sur ces travaux s’accorde sur un point. La combinaison du dragage, de la remise en suspension des sédiments et de l'enfouissement direct des structures vivantes entraîne de graves dommages aux récifs et un impact sur les pêcheries locales dans l'environnement immédiat. L'incertitude quant à l'ampleur de cette catastrophe n'élimine pas l'impact sur les écosystèmes coralliens, qui sont particulièrement sensibles aux changements de turbidité et à la perte de substrat.

À moyen terme, le problème n’est pas seulement environnemental. C’est aussi économique et humain. La pêche reste un moyen de subsistance essentiel pour les communautés côtières d’Asie du Sud-Est, et le contrôle opérationnel des zones de pêche traditionnelles entraîne des incidents, des expulsions et un sentiment croissant de « mer fermée » là où se trouvaient des routes autrefois héritées. Le conflit se matérialise alors comme quelque chose de plus que de la diplomatie. C’est la capacité d’accès, de sécurité et de surveillance.

Un précédent que d’autres observent

La leçon pour le reste du monde est directe. Si l’ingénierie nous permet d’établir rapidement une présence en un point éloigné, l’incitation à reproduire la stratégie dans d’autres conflits maritimes augmente. En termes de concurrence internationale, la construction d’îles artificielles devient un outil dans un répertoire plus large, aux côtés des garde-côtes, des accords de pêche, de l’exploration énergétique et du contrôle des routes. Le message est que les cartes ne sont pas toujours héritées, parfois elles sont créées.

Mais ce qui est décisif, c'est ce qui reste après le départ des dragues. Les pistes, les ports et les brise-lames ont tendance à durer plus longtemps que les cycles politiques. La dispute aussi. Dans cette combinaison d’infrastructures durables et de légitimité contestée réside le principal risque, une tension soutenue avec des épisodes d’escalade et une marge réduite pour les erreurs de calcul.

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