Les alarmistes de la guerre froide ont fini par conserver, sans le vouloir, un registre biologique de premier ordre. Une équipe de l'Université de Lund (Suède) a reconstitué, à partir de l'ADN piégé dans d'anciens filtres en fibre de verre utilisés par l'armée suédoise pour surveiller les retombées radioactives, comment la saisonnalité des mousses du Nord a changé sur plus de trois décennies. La conclusion est claire. Plusieurs espèces et groupes de bryophytes libèrent des spores plus tôt que dans les années 1990, avec une avance moyenne d'environ quatre semaines en début de période et jusqu'à six semaines au moment de la dispersion maximale.
L'étude s'appuie sur une archive unique. Les forces armées suédoises ont collecté des échantillons d’air à des fins de surveillance radiologique pendant des années. Ces filtres, archivés semaine après semaine, retenaient également les particules biologiques transportées par le vent (pollen, spores et débris microscopiques). Les chercheurs ont utilisé le séquençage au fusil de chasse pour identifier les lectures d'ADN associées à 16 taxons de bryophytes et suivre leur tendance saisonnière entre 1974 et 2008, avec un accent particulier sur la région de Kiruna, à l'extrême nord du pays.
Le résultat confirme non seulement que le réchauffement modifie les rythmes de la nature, mais précise également comment il le fait chez des organismes discrets mais cruciaux des écosystèmes boréaux. « C'est une différence considérable, d'autant plus que l'été est si court dans le nord », souligne le botaniste Nils Cronberg dans les informations publiées par l'université elle-même.
Une découverte supplémentaire introduit une nuance pertinente pour comprendre les mécanismes du changement. L'avance de la libération des spores ne semble pas tant dépendre de la fonte des neiges ou de la température du printemps en cours que du climat de l'année précédente, notamment d'automnes plus chauds et plus longs. L'interprétation est fonctionnelle. Si l’automne se prolonge avec des températures plus élevées, les mousses ont plus de temps pour développer des capsules de spores avant l’hiver et arrivent au printemps suivant avec un processus plus avancé.
Cet « effet de report » correspond à une idée de plus en plus présente dans l’écologie climatique. La réponse biologique n'est pas toujours une photographie du temps qu'il fait aujourd'hui, elle peut aussi être un film conditionné par la saison précédente (ou par l'année entière de croissance). En Europe du Nord, où la fenêtre de production est étroite, gagner ou perdre des semaines dans le calendrier peut se traduire par des avantages ou des déséquilibres, de la colonisation de nouveaux substrats à des changements dans la compétition entre espèces.
L'ouvrage propose également une proposition méthodologique avec un parcours. La combinaison des techniques d’archives environnementales et d’ADN environnemental (ADNe) ouvre la voie à la reconstruction des changements à long terme là où les séries historiques de terrain n’existent pas. Les auteurs ont déposé les données dans des référentiels ouverts, ce qui facilite la réplication et l'utilisation par rapport à d'autres régions.
Le contexte climatique conforte la plausibilité du déplacement détecté. L'Agence suédoise de météorologie et d'hydrologie (SMHI) souligne que la période de végétation en Suède a tendance à s'allonger et que la température augmente à toutes les saisons, ce qui montre des signes évidents d'un changement climatique. Parallèlement, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) résume dans ses rapports d'évaluation que le réchauffement observé affecte déjà les systèmes naturels, notamment en modifiant la saisonnalité de nombreux processus physiques et biologiques.
Il reste cependant des limites et des questions ouvertes. La série étudiée s'appuie sur une archive extraordinaire, mais localisée et conditionnée par le type de prélèvement (air filtré) et par la période disponible (jusqu'en 2008). L'étude documente en détail le changement du calendrier de dispersion dans le nord de la Suède, mais ne résout pas à elle seule la manière dont le phénomène varie entre les latitudes ni si les mêmes schémas se reproduisent dans d'autres communautés de mousses. La logique même de la découverte nous invite à élargir le champ des réflexions. S’il existe des filtres similaires dans des centaines de stations de surveillance à travers le monde, comme le soulignent plusieurs travaux sur l’ADNe aérien, le potentiel de « lecture » de l’histoire écologique récente pourrait être considérable.




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